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Auteur : Jean Gillet, Le Paradis perdu dans la littérature française. De
Voltaire à Châteaubriand, Paris, Klincksieck, 1975, p. 439-446.
Date et contexte : 1975
Extrait : Commente le récit buffonien de la création de l’homme, tel qu’il est
fait au tome II de l’/Histoire naturelle /:
p. 444 : « Buffon a voulu traiter le thème de l’éveil du premier homme,
mais en dehors de tout contexte merveilleux. Il conserve soigneusement
l’anonymat des personnages, et quand la compagne du premier homme
apparaît, il est simplement suggéré qu’il s’agit d’une femme (il n’en
est parlé qu’au féminin grâce à des expressions du type ‘seconde moitié
de moi-même’) car le premier homme ne peut connaître l’existence d’un
autre sexe. »
p. 445 : « Dans Buffon comme dans Milton, l’homme apprend à s’assurer de
son existence. Il commence par l’incertitude et l’errance, mais très
vite il prend conscience de lui-même et s’installe dans la vie. Dans le
paradis sans dieu de Buffon, incertitudes et craintes sont beaucoup plus
marquées, car Adam ne trouve pas cette présence rassurante qui vient
très vite interrompre sa solitude pensive. Les deux textes ont un aspect
onirique très marqué, que Milton souligne puisque l’installation d’Adam
dans son domaine abolit la séparation entre rêve et réalité : celle-ci
prend la suite du songe. Mais le songe de l’homme de Buffon n’a pas la
cohérence de celui de l’Adam miltonien. Ce qui sépare réalité et rêve
dans Milton, c’est ce qui sépare la virtualité de l’acte, et quand c’est
Dieu qui agit, il n’y a aucune différence. Rêve et réalité se rejoignent
dans la Création divine. Dans Buffon au contraire, ce qui donne l’aspect
onirique du texte, c’est l’extrême vague de tout ce qui entourer le
premier homme. Les choses apparaissent — et disparaissent— selon les
caprices des sens. »
p. 446 : « Le jardin de la naissance de l’homme est pour Buffon
uniquement enchantement sensuel, lumières, couleurs, sons et parfums,
goût, plaisir amoureux. La satisfaction d’Adam dans Milton est
évidemment aussi plaisir sensuel, source d’une joie qui ‘inonde’ son
cœur. Mais après un moment d’enchantement, sa préoccupation est d’un
autre ordre. Il cherche sa place dans cet univers, jusqu'au moment où
tout lui est expliqué. L’homme de Buffon ne saurait recevoir de telles
explications. Il n’y a personne pour les lui donner. Il ne sait pas d’où
tout lui vient, et s’il n’est pas incapable d’inquiétude religieuse, il
se tourne d’abord vers ce qui lui est donné, c'est-à-dire, les plaisirs
des sens. Le monde de Buffon rejoint ici, à travers le sensualisme, la
sensibilité rococo, son repli sur le monde humain, ses incertitudes, ses
craintes et ses plaisirs. En même temps, son paradis sensualiste est une
bonne introduction aux paradis terrestres qu’imagine la deuxième partie
du siècle, je veux dire les jardins. Ils doivent d’abord donner cet
enchantement sensuel (alors que le jardin géométrique est d’abord
réflexion sur l’ordre), et être le cadre du plaisir d’exister. » |