D'Alembert vient de louer Fontenelle, qui « a même osé prêter à la
philosophie les ornements qui semblaient lui être les plus étrangers et
qu’elle paraissait devoir s’interdire le plus sévèrement ». L’audace de
Fontenelle a suscité bien des détracteurs, et bien des imitateurs :
« Mais semblable à tous les écrivains originaux, il a laissé bien loin
derrière lui ceux qui ont cru pouvoir l’imiter. ». Puis il enchaîne :
« L’auteur de l’Histoire naturelle a suivi une route toute différente.
Rival de Platon et de Lucrèce, il a répandu dans son ouvrage, dont la
réputation croît de jour en jour, cette noblesse et cette élévation de
style qui sont si propres aux matières philosophiques, et qui dans les
écrits du sage doivent être la peinture de son âme. »
L’éloge semble vibrant, et c’est en ce sens que Buffon semble
l’entendre, comme en témoigne sa lettre à d'Alembert du 20 juin 1751
(
Lettre L43 de notre édition électronique)
Toutefois, les notes de l’édition Nadault de Buffon jettent le doute sur
cette entente cordiale entre les deux philosophes. Georges Gusdorf, de
même, a donné une lecture ironique de l’éloge de Buffon par d'Alembert.
« Il faut lire entre les lignes cet éloge teinté de malveillance
confraternelle. d'Alembert ajoute que l’authentique philosophie ne doit
pas abandonner le souci d’instruire pour celui de plaire. » (Gusdorf, $,
p. 270).
En effet, d'Alembert poursuit par un éloge du Traité des systèmes de
Condillac, comme ayant porté le dernier coup au « goût des systèmes,
plus propre à flatter l’imagination qu’à éclairer la raison » et
« aujourd'hui presque absolument banni des bons ouvrages ». D’Alembert
ajoute même, ce qui est une critique générale mais où l’on pourrait tout
à fait lire un coup de griffe adressé à Buffon : « L’esprit d’hypothèse
et de conjecture pouvait être autrefois fort utile, et avait même été
nécessaire pour la renaissance de la philosophie ; parce qu’alors il
s’agissait encore moins de bien penser, que d’apprendre à penser par
soi-même. Mais les temps sont changés, et un écrivain qui ferait parmi nous
l’éloge des systèmes viendrait trop tard. »
Ici, on ne peut s’empêcher de penser à la manière dont les trois
premiers tomes de l’Histoire naturelle furent lus par ses
contemporains : comme une vaste préface philosophique, préambule inutile
à la véritable description de la nature.
Buffon persistera dans l’éloge des systèmes, comme dans le texte célèbre
de l’Histoire naturelle du fer, en 1783, où il écrira : « Cependant il
est aisé de sentir que nous ne connaissons rien que par comparaison, et
que nous ne pouvons juger des choses et de leurs rapports, qu’après
avoir fait une ordonnance de ces mêmes rapports, c’est-à-dire un
système. » (
Minéraux, t. II, p. 344.)
Ainsi, comme le note Gusdorf : « d'Alembert, en alléguant l’autorité de
Condillac, dénonce en Buffon un grand écrivain qui se prend, et que l’on
prend, à tort, pour un vrai savant — un poète comme Platon ou Lucrèce,
mais non un naturaliste digne de ce nom. En cette affaire, c’est
d'Alembert qui avait tort. »
En effet, ce qui se joue dans l’opposition entre Buffon et d'Alembert,
c’est le statut de l’histoire naturelle comme science, et l’autonomie
relative de la physique, science des êtres naturels, par rapport à la
médecine ou aux mathématiques.