Correspondance de Buffon, édition électronique, Lettre L515
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LE Cte DE BUFFON à LA COMTESSE DE GRISMONDI
- Date : 30 juin 1783 - Lieu : Montbard
LETTRE DXIX
A LA COMTESSE DE GRISMONDI.
A Montbard, ce 30 juin 1783.
Pourquoi, mon adorable amie, ai-je pris des engagements avec toute la nature pour l’étudier
et la peindre jusqu’à ce qu’elle fasse tomber de mes mains les faibles pinceaux qu’elle y a mis
?
Si, plus sage et plus heureux, je ne me fusse attaché qu’à ce qu’elle a de plus aimable, de
plus parfait et de plus beau, vous seule, amie charmante, eussiez occupé ma vie. Et ma plume,
rivale de celles qui ont immortalisé Corinne1, Lesbie2 et
Laure3, n’aurait pas reçu moins de gloire de son aimable héroïne.
Voilà ce que je voudrais vous dire de mille manières, ma très spirituelle amie ; et en même
temps je suis huit et dix mois sans répondre à deux de vos charmantes lettres ! Mais aussi
comment vous parler au travers de ces froides Alpes, et comment bien s’exprimer de si loin,
quand les yeux et le cœur avec leur touchant langage, ajoutés à toute l’énergie de la parole,
rendraient à peine tout ce que vous inspirez et que vous méritez qu’on vous dise ?
Et daignez croire qu’ici le sentiment a toute la part qui serait due à la reconnaissance, car
combien ne vous en dois-je pas ! Vous faites retentir mon nom aux échos de la savante et
spirituelle Italie, et vous le gravez sur le Parnasse en caractères que les Muses mêmes
aimeront à conserver.
Votre belle ode est lue et admirée ici par tout ce qu’il y a de personnes dont l’oreille et
l’âme sont assez sensibles pour bien goûter toute la délicatesse de votre style et toute la
beauté de votre poésie.
M. Le Brun est plus glorieux de se voir traduit par les Grâces que d’aucun autre de ses
succès.
Mon fils répète ses études de langue italienne4, sur cette noble et précieuse
production qui doit lui être chère à tant de titres. Il forme des vœux pour voir un jour cette
terre fortunée qu’embellit ma sublime amie. S’il a jamais ce bonheur, il aura à mettre à vos
pieds, madame la comtesse, son cœur et le mien pour hommage.
Cette lettre était écrite, il y a six semaines, et a été retardée par un accident qui m’est
arrivé en voiture : j’ai été renversé et traîné sur le pavé de Paris, cette chute a été suivie
d’une maladie dont je ne suis pas encore quitte1. Cependant ma santé se rétablit peu
à peu, et je n’en suis plus inquiet.
J’ai distribué à nos beaux esprits les exemplaires de votre belle ode.
Mon ami, M. de Montbeillard, m’a prié de vous envoyer les vers ci-joints2 en vous
assurant de ses respects.
Recevez les miens, ma noble amie, et les sentiments du tendre attachement et de la haute
estime, avec lesquels j’ai l’honneur d’être, madame la comtesse, votre très humble et très
obéissant serviteur.
LE Cte DE BUFFON.
(Publiée en Italie en 1839. — Communiquée par le marquis Camposi.)
Notes de l'édition originale :
1 Corinne, femme poète, élève de Myrthis, rivale de Pindare, née vers l’an 450 avant
Jésus-Christ.
2 Lesbie, chantée par Horace.
3 Laure de Noves, née en 1308, morte en 1348, célébrée par Pétrarque. On a retrouvé
son tombeau en 1533.
4 La sollicitude paternelle de Buffon n’avait rien négligé pour l’éducation de son
fils. Dans le but de lui former l’esprit, il l’avait fait voyager de bonne heure en Suisse, en
Hollande, en Allemagne, en Russie, et il se proposait de lui faire visiter l’Italie. Il lui
faisait apprendre à la fois l’anglais, l’italien et l’allemand. Le jeune comte de Buffon
parlait l’anglais aussi facilement que le français ; il apprenait en même temps les armes,
l’équitation et tous les exercices du corps, de manière à devenir promptement un des cavaliers
les plus accomplis de son temps ; hélas ! cette brillante éducation devait aboutir à l’échafaud
à vingt-neuf ans.
1 C’est la seconde chute en voiture dont la correspondance de Buffon rende compte.
La première eut lieu en 1750, dans un voyage à Versailles ; Buffon écrivait à l’abbé Leblanc le
21 mars : « J’ai été fort incommodé d’une chute que j’ai faite en allant à Versailles ; » il
avait alors quarante-trois ans. Ses médecins et ses amis ont attribué à cette chute l’origine
de la maladie de la pierre dont les premiers symptômes n’avaient pas tardé à se déclarer. La
seconde chute de Buffon en voiture paraît avoir eu des conséquences également fâcheuses et
provoqué l’accident dont Mme Daubenton rend compte à Mme Necker, à cette date de juin 1783,
crise supportée comme toutes les autres avec fermeté et résignation :
« Pendant toute cette cruelle maladie, dit Mme Daubenton, j’ai eu souvent la pensée de vous
instruire avec détail, de peur que vous ne fussiez mal renseignée par le public et dès lors
très alarmée. Nous regardions votre silence comme un bonheur puisqu’il prouvait votre sécurité.
Enfin, madame, réjouissez-vous, votre digne ami est bien, très bien ; il a sa fraîcheur
ordinaire, son appétit, son sommeil et presque toutes ses forces. Il s’est remis à la vie
commune, reçoit du monde à dîner et il est à peu près comme avant le terrible accident. Il
reste à présent à en prévenir le retour ; mais quand il reviendrait, la maladie étant connue,
on ne serait plus si inquiets. Il a ici un très habile médecin auquel il a confiance ; mais,
comme je connais M. Lory, son médecin de Paris, je lui écrivis un détail très circonstancié de
l’état de M. de Buffon et nous avons eu la satisfaction de voir que son avis s’est rapporté en
tout à celui du médecin d’ici, appelé M. Barbuot.
Sa maladie est bien connue ; c’est du gravier accompagné de fièvre, de frissons, de
vomissements, suivis d’une fièvre bilieuse ; cette complication était désespérante. Mais il a
une force de tempérament qui le met au-dessus de tous les accidents et qui nous fait bien
augurer de la durée de cette précieuse vie. On prétend aussi que la chute en carrosse qu’il a
faite à Paris a contribué à cet accident ; car il y a eu une perte considérable de sang pendant
douze heures.
Voilà, madame, tous les détails qui seraient affreux si la maladie existait encore, mais qui
sont consolants, parce qu’ils nous prouvent la force de notre ami pour résister à tout. Je dois
vous dire encore, madame, que le père de M. de Buffon, qui a vécu quatre-vingt-treize ans, a eu
au même âge de M. son fils le même accident sans en avoir eu de retour. M. de Buffon a tout à
fait le tempérament de son père.
La douceur, la patience, le calme, l’égalité de caractère qu’il conserve au milieu des
souffrances, le rendent aussi intéressant dans la vie domestique qu’il l’est dans le monde
entier par l’élévation de son génie ; il a été servi avec zèle, affection et même noblesse par
Mlle Blesseau qui mérite toute estime. »
2 Ces vers ne nous sont pas parvenus. Je possède un nombre considérable de poésies
inédites de Guéneau de Montbeillard adressées à Buffon ou inspirées par lui, et on peut presque
dire que Guéneau de Montbeillard a écrit la vie de Buffon en vers et qu’il a ajouté aux titres
de son ami, de son collaborateur et de son élève, celui de son poète.
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