Buffon et l'histoire naturelle : l'├ędition en ligne 

[Accueil]
Autour d'Ampère, photo : stéphane pouyllau, CNRS

Citations...

Un chat est un chat

« Un chat est un chat »

« Ne serait-il pas plus simple, plus naturel et plus vrai de dire qu’un âne est un âne et un chat un chat, que de vouloir, sans savoir pourquoi, qu’un âne soit un cheval et un chat un loup-cervier ? » (Discours de la manière, 1749, tome I, p. 40).

Cette affirmation n’est pas seulement circonstancielle et Buffon revient à la charge dans des textes plus tardifs, comme par exemple dans Le Lion, en 1761, au tome IX, p. 10 : « Classer l’homme avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat à crinière et à queue longue, c’est dégrader, défigurer la nature, au lieu de la décrire et de la dénommer. »

En appelant le lion un chat, on opère une réduction de l’inconnu au connu : les formes nouvelles, pour être reconnues dans leur différence, sont rapportées à des formes déjà connues et familières. Pour Buffon, une telle manière de connaître par comparaison est tout à fait recommandable. Mais il s’oppose en revanche à ce qu’une telle mise en rapport soit effectuée au niveau du nom : car si l’on prend pour désigner une espèce inconnue, celui d’une espèce déjà connue, alors c’est là la source de bien de confusions. À suivre ce fil, on introduit le chaos dans l’histoire naturelle et l’on fait du pangolin par exemple un « lézard écailleux ». D’où l’exclamation de Buffon selon laquelle on doit nommer chaque espèce avec son nom propre. Cela n’interdit en rien bien sûr de les comparer. La mise en garde de Buffon porte principalement sur la dénomination, qui, si elle est fautive, va entraîner également une disposition fautive : on rangera ensemble des êtres qui n’ont pas de rapport.

Dans cette exclamation pleine de bon sens, les naturalistes ont vu la formule même qui résume l’incompréhension de Buffon et de Linné, et en particulier, son mépris injustifié de la classification linnéenne.

Daubenton, dans les Séances des écoles normales, rappelle qu’à l’évidence, le chat n’est pas un lion, mais que ce n’est pas ce que Linné voulait dire :

« Buffon veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui ont mis le chat et le lion sous un même genre. Il fait dire à Linné que le lion est un chat à crinière et à queue longue. Certainement, le chat n’est pas un lion, et ce n’est pas ce que Linné a voulu dire. L’auteur qui le critique n’a pas bien entendu la méthode de Linné ; s’il avait seulement parcouru les espèces rapportées sous le genre appelé felis, chat, il y aurait trouvé l’espèce du lion et celle du chat… Cette équivoque est venue de la manière de dénommer les genres, en leur donnant le nom de l’une des espèces qu’ils comprennent. »

Ainsi, Buffon aurait confondu deux niveaux : le niveau du genre que Linné appelle Felis, et le niveau de l’espèce Chat, dont le nom est désormais Felis catus. Quand Linné crée un genre sous le nom de Felis, il opère en vérité une véritable révolution dans le vocabulaire de la nomenclature : dans les textes de Linné, felis ne veut plus dire « le chat ». Buffon ne prend pas, à dessein ou malgré lui, la mesure de cette flexion du vocabulaire naturaliste imposée par Linné. Est-ce ironie de sa part ? Il refuse de comprendre et s’empare de ce point pour ridiculiser le système linnéen.

Ce point a été imputé à son ignorance de l’histoire naturelle lorsqu’il rédigea son premier discours. C’est ce que lui reproche en particulier Lamoignon de Malesherbes, dans ses Observations sur l’Histoire naturelle (rédigées en 1749 mais publiées seulement en 1798, t. I, p. 4) : « Je crois que le peu de connaissance que M. de Buffon a des auteurs systématiques est ce qui l’a empêché de faire attention à la première et principale utilité de leurs méthodes… C’est un reproche que je ne puis m’empêcher de faire à M. de Buffon, surtout à l’égard de M. Linnaeus, dont je crois qu’il a trop peu lu les ouvrages et dont il n’a pas saisi l’esprit. »

Ce jugement est repris plus tard dans le XIXe siècle et popularisé par Flourens, dans son Histoire des travaux et idées de Buffon (p. 3) :

« il se méprend sur le vrai sens du rapprochement des espèces dans la méthode, et croit se moquer de Linné. » et (p. 4) : « Il fallait en vouloir beaucoup à Linné pour trouver mauvais qu’il eût placé le cheval près du zèbre. »

En réalité, bien loin de refuser l’ordre au nom d’un nominalisme sceptique, la critique buffonienne tend simplement à proposer un tout autre concept de l’ordre : le cheval doit être suivi du chien et non du zèbre. Cet ordre proposé par Buffon est un ordre « familier » : l’ordre dans lequel nous acquérons les connaissances. Nous devons former d’abord des connaissances réelles, c'est-à-dire bien assurées. Buffon affirme donc que le chat, qui entre encore dans les animaux domestiques, est mieux connu et vient donc avant le lion, dans l’ordre de l’Histoire naturelle. La catégorie d’animaux domestiques lui paraît revêtue d’une unité selon l’ordre d’acquisition des connaissances. Cette unité est absente de la catégorie purement morphologique définie par Linné, où sont entremêlés pêle-mêle, les chats, les lynx et les lions.

Thierry Hoquet

[retour]

Directeurs de publication : Pietro Corsi et Thierry Hoquet, hébergement : Centre de Calcul de l'IN2P3-CNRS.