Buffon et l'histoire naturelle : l'édition en ligne 

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Autour d'Ampère, photo : stéphane pouyllau, CNRS

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Une mouche dans la tête

« Une mouche ne doit pas tenir dans la tête d'un naturaliste plus de place qu'elle n'en tient dans la nature. »

Cette phrase est extraite du Discours sur la nature des animaux (1753, tome IV, p. 92) et elle résume l’opposition de Buffon à Réaumur. Dans ce texte, Buffon affirme le mécanisme animal, puis il doit affronter un cas particulièrement difficile : les abeilles, que désigne ici le terme « mouche ». Dans la littérature naturaliste de l’époque, les abeilles représentent deux choses :

1) L’exemple d’une société vertueuse, bien gouvernée et surtout, « industrieuse ».

2) L’exemple d’une intelligence collective, en raison de la perfection de la forme de leurs alvéoles, où l’on voit, selon Buffon, « le plus grand désintéressement joint à la plus grande économie, la plus fine géométrie employée à la plus élégante architecture ».

Par là, les « mouches » sont au cœur du sentiment d’émerveillement de la nature et c’est bien cela que critique Buffon quand il se moque de « nos observateurs [qui] admirent à l’envi l’intelligence et les talents » des abeilles. Il ajoute avec ironie qu’à lire certains naturalistes, « Athènes n’était pas mieux conduite ni mieux policée : plus on observe ce panier de mouches, et plus on découvre de merveilles… »

En réalité, Réaumur n’est pas seul visé et les insectes ont fait l’objet d’études de théologie naturelle : Malebranche a utilisé l’observation des métamorphoses des insectes pour expliquer le mystère de l’incarnation de Jésus-Christ. Lesser a publié une Insectothéologie qui démontre l’existence de Dieu par les merveilles du monde des insectes. Le Spectacle de la nature de l’abbé Pluche, prend le parti de commencer par les insectes et affirme : « Quand on écrit pour les savants, on ne craint ni de s’avilir à leurs yeux par la petitesse des sujets qu’on traite… » Ainsi, Buffon s’oppose sans doute à un état d’esprit général qui régnait alors dans l’histoire naturelle, et qui en faisait une sorte de théologie : on aura les meilleures preuves de l’existence de Dieu quand on aura considéré les merveilles microscopiques dans la nature.

Buffon va s’opposer aux deux thèses de la théologie des insectes : d’une part, les « mouches » ne forment pas une société, mais seulement une « troupe » ; d’autre part, la forme de leurs alvéoles n’est pas le produit d’une intelligence, mais simplement de l’opération de lois aveugles.

Est-ce cependant si net que Buffon s’oppose ici à Réaumur ? La lecture des Mémoires pour servir à l’histoire des insectes indique que Réaumur lui-même a entrepris de diminuer quelque peu le prestige littéraire des abeilles et qu’il a voulu les étudier comme des industries et des forces de production. En ce sens, Buffon ne ferait que prolonger le travail de désacralisation de l’abeille, déjà entrepris par son confrère académicien. Cf. notre livre Buffon : Histoire naturelle et philosophie, Paris, Champion, 2005, pp. 520 et suivante : « La ruche : société politique ou manufacture de propolis ? »

Thierry Hoquet

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Directeurs de publication : Pietro Corsi et Thierry Hoquet, hébergement : Centre de Calcul de l'IN2P3-CNRS.