Buffon et l'histoire naturelle : l'édition en ligne 

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Autour d'Ampère, photo : stéphane pouyllau, CNRS

Citations...

Le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience.

Cette phrase célèbre est supposée se trouver dans le Discours sur le style de 1753, où pourtant elle ne figure pas. Elle est seulement citée par Flourens, dans son Histoire des travaux et des idées de Buffon (Paris, Hachette, 1850), qui la cite (p. 300).

Dans ses Pensées et souvenirs ( Nouveaux mélanges , 1801, t. I), Mme Necker rappelle plusieurs passages liés à cette définition du génie : il ne faut pas confondre le génie avec l’éloquence (i.e. la chaleur de l’expression ou la manière de présenter ses idées) ; l’homme de génie est celui qui « généralise ses idées » ; « le génie se forme par la patience, en considérant longtemps une idée, et en trouvant enfin des rapports féconds et bien liés. » (pp. 153-154). Autrement dit, « l’homme de génie réunit plusieurs faits qui se rapportent, avant d’en tirer des conséquences », à la différence des physiciens ordinaires, qui, trop pressés de conclure, « tirent des conséquences d’un seul fait » (162). Le génie a le sens du mot propre ; il s’accorde avec lui-même ; il se distingue du talent, qui ne fait qu’user agréablement des idées d’autrui. En particulier, le génie est, selon Mme Necker, à l’image de la théorie de la terre : « la terre s’est refroidie pendant quelques siècles avant de produire des êtres organisés » ; de même, les hommes de génie « ne produisent jamais des pensées fécondes, qu’après que les années ont un peu diminué leur grande effervescence » (p. 155). Le génie demande donc du temps, mais aussi l’examen personnel : « quand on écrit sur un sujet, il faut l’avoir examiné soi-même » (p. 181). « M. de Buffon est persuadé que l'art d'écrire est de la patience et que le génie est de la patience : il faut bien voir pour bien écrire, il faut penser longtemps pour avoir des idées nouvelles. Quand on a une idée intéressante, il ne faut pas s'empresser de la délayer pour en faire un livre, il faut, au contraire, la mettre de côté, afin de pouvoir la réunir avec toutes celles qui se présentent dans notre esprit, et en faire un corps digne d'attention. » (pp. 181-182). À cet égard, Mme Necker cite Buffon lui-même, qui n’a « commencé son histoire naturelle qu’à trente-huit ans ». En définitive, le génie a à voir avec la liaison des idées et leur organisation naturelle, et ces rapports entre les idées conduisent à penser que les sciences sont sœurs.

Le génie est donc défini par Buffon en rapport avec sa conception du style : si « le style est l’homme même », c’est parce qu’il s’agit non d’imposer son ordre à la nature, mais au contraire de retrouver l’ordre même de la nature, les vrais rapports des choses. Ainsi, le style comme le génie, ne sont pas le signe d’une plus grande liberté, mais bien celui de la servitude de l’esprit qui accepte de se soumettre à la réalité des choses.

Le Discours sur le style nous aide à préciser les choses :

«  Par la force du génie, on se représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue ; par une grande finesse de discernement, on distinguera les pensées stériles des idées fécondes ; par la sagacité que donne la grande habitude d' écrire, on sentira d' avance quel sera le produit de toutes ces opérations de l' esprit. Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, il est bien rare qu' on puisse l'embrasser d' un coup d'oeil, ou le pénétrer en entier d' un seul et premier effort de génie ; et il est rare encore qu' après bien des réflexions on en saisisse tous les rapports. »

La conception du génie exposée ici n’est pas nécessairement une originalité de Buffon, mais bien une conception classique.

On la trouve par exemple dans un texte d’un jésuite lorrain l’abbé Antoine Guénard, quand il répond à la question de l’Académie « En quoi consiste l’esprit philosophique ? » (1755) : il vante « le coup d’œil observateur qui découvre à tout moment dans les objets de nouvelles propriétés, des analogies, des différences, un nouvel ordre de choses, un monde nouveau que l’œil du vulgaire n’aperçoit jamais ».

Jean-Paul Sartre, dans une analyse de la liberté chez Descartes, rappelait que l’esprit n’est pas libre de faire que 2 et 2 fassent 4 et que, partant, faire des mathématiques, c’est épouser un chemin. De même, « la force du génie », c’est bien de se soumettre aux nécessités de la nature. Bien évidemment, de telles formules sont à entendre en un sens purement épistémologique et non pas politique : il s’agit de savoir ce que doit faire le savant quand il recherche et quand il écrit. Il lui faut être patient, c'est-à-dire, au sens étymologique du terme : subir.

Thierry Hoquet

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Directeurs de publication : Pietro Corsi et Thierry Hoquet, hébergement : Centre de Calcul de l'IN2P3-CNRS.