Buffon et l'histoire naturelle : l'├ędition en ligne 

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Autour d'Ampère, photo : stéphane pouyllau, CNRS

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Le grand ouvrier de la Nature est le Temps.

Ce texte se trouve dans Les Animaux sauvages (IR VI, 1756) : Buffon étudie alors les processus de changements qui opèrent dans les espèces et peuvent conduire du sauvage au domestique ou du naturel au dégénéré. Pour indiquer l’influence du climat, il veut alors marquer des « changements [qui] ne se font que lentement, imperceptiblement ». La conception que Buffon se fait de l’action du temps redouble avec une certaine évidence celle qu’il se fait de la nature : si dans la Nature, tout va par nuances imperceptibles et par degrés, c’est peut-être parce que le temps, qui est en elle le grand et seul opérateur, « fait tout » de même d’abord « imperceptible » (Buffon répète le terme) et « marche toujours d’un pas égal, uniforme et réglé ».

Nous voudrions souligner la charge polémique et sacrilège que comporte la double affirmation qu’il existe un « Grand Ouvrier » dans la Nature, et que cet ouvrier est le temps.

D’abord, dans la tradition chrétienne de l’histoire naturelle, l’Ouvrier (avec une majuscule) est Dieu, qui, sur le modèle du démiurge platonicien, modela l’univers conformément à ses conceptions. Cette idée des physico-théologiens (ou théologiens de la Nature) trouve une formule exemplaire : « Partout, l’Ouvrage annonce l’Ouvrier ». (La formule figure dans l’explication du frontispice d’un livre au titre et au contenu très représentatif de ce courant de pensée : Bernard Nieuwentijt, Wereld Beschouwingen, chez Jean Pauli, 1727, trad. fr., L’Existence de Dieu, démontrée par les merveilles de la Nature, Amsterdam et Leipzig, Arkstee et Merkus, 1760.)

Ensuite, quelle est, toujours dans cette tradition de théologie naturelle, la place du temps dans la Nature? On peut noter deux interprétations principales :

• Soit le temps est neutre et n’apporte rien ; c’est la perspective du développement (au sens de déploiement d’une forme). Tout est donné dès le départ, et le temps ne sert qu’à déplier ce qui était enveloppé. Le temps ne crée rien, il actualise simplement, au sens où il rend visible.

• Soit le temps exerce bien une action sur la Nature, mais cette action est seulement négative : c’est le temps de l’usure irréversible, qui conduit inexorablement au cataclysme final. Sur ce point, on peut consulter par exemple l’ouvrage de Thomas Burnet, Telluris Theoria sacra (1681), trad. The Theory of the earth, containing an Account of the Original of the earth… the two first books concerning the Deluge and concerning Paradise, London, R. Norton, 1684. Dans cette histoire de la terre, les montagnes sont présentées comme des ruines, des monuments du Déluge.

Sur ces points, on peut consulter avec profit deux ouvrages classiques :

Pour illustrer le développement, on peut s’intéresser aux théories de la préformation des germes, dans l’exposé classique qu’en donne Jacques Roger (Les Sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIe siècle. La génération des animaux de Descartes à l’Encyclopédie (1963), Paris, Albin Michel, 1993).

Pour illustrer le temps qui use, cf. Gabriel Gohau, Les Sciences de la terre aux XVIIe et XVIIIe siècles. Naissance de la géologie, Paris, Albin Michel, 1990.

Sur la question générale du temps dans la nature, Stephen Toulmin et June Goodfield, The Discovery of time, London, Hutchinson and Co., 1965.

Sur cette question très discutée, voir aussi : Claude Blanckaert, « Le temps, grand ouvrier de la nature », Les Cahiers de Science et Vie, série « Les pères fondateurs de la science », n° spécial consacré à Buffon, n° 23, oct. 1994, p. 58-73.

Thierry Hoquet

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Directeurs de publication : Pietro Corsi et Thierry Hoquet, hébergement : Centre de Calcul de l'IN2P3-CNRS.