Buffon et l'histoire naturelle : l'édition en ligne 

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Autour d'Ampère, photo : stéphane pouyllau, CNRS

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La mécanique du cheval

Le cheval, la « plus noble conquête de l’homme »

La formule célèbre est une adaptation du début de l’Histoire naturelle du cheval, publiée au tome IV de l’ouvrage en 1753. Après la longue préface des trois premiers volumes (qui comprend, après un inaugural Discours de la manière, l’Histoire et théorie de la terre, accompagnée de ses preuves et l’Histoire naturelle de l’homme avec la description du cabinet), le Cheval est la première bête décrite par la première série de l’Histoire naturelle. Le passage exact qui ouvre cette monographie dit : « La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux cheval, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats… » Ce texte pose au moins trois questions :

  • 1/ pourquoi cette place du cheval, si près de l’homme et en tête du règne animal ?
  • 2/ quelle est l’originalité de cet éloge ? est-il caractéristique du style souvent qualifié de pompeux de Buffon ou n’est-ce qu’un lieu commun ?
  • 3/ un éloge si vibrant des qualités de l’animal est-il compatible avec le mécanisme animal prôné par Buffon dans d’autres textes, en particulier dans son Discours sur la nature des animaux ?

L’interprétation anthropozoologique

Un critique spécialiste d’anthropozoologie, François Poplin (professeur au Muséum national d’histoire naturelle), a fait résonner le rythme en 6-8 de cette phrase qui sonne comme un galop de cheval. Dans son article « L’évolutionnisme, noble conquête du cheval à travers Buffon », il écrit :

« Buffon éprouve le besoin de ranger à côté de notre espèce l’animal dont il sent qu’il a le plus de rapport avec nous. Il le dit clairement : il commence par les animaux domestiques parce qu’ils nous sont le plus proches. Et parmi eux, le proxissime est celui dont le corps « du premier coup d’œil paraît si différent du corps de l’homme ». Il faudrait exposer ici en détail ce qui nous rend le cheval presque intime sans que nous nous en rendions bien compte. Cela procède de l’anthropomorphisme de complémentarité pour la part la plus apparente, et d’une correspondance subtile tenant au langage. La complémentarité est celle des deux appareils locomoteurs. Depuis l’aube de la vie, le monde des animaux cherche à conquérir le mouvement et son histoire est marquée de libérations telles que la sortie des eaux. Dans notre lignée, la conquête n’est pas des plus brillantes ; si nous marchons bien, nous courons avec peine, nous sautons mal, nous nageons peu, nous ne volons pas. Pour aller plus loin, plus vite, plus haut, plus profond, nous recourons à des artifices et prolongeons notre organisme d’appareils locomoteurs de notre confection, capables de nous véhiculer. Nous avons commencé par demander ce service à l’animal. En ce domaine, et pour ce qui concerne nos civilisations, la solution de loin la meilleure a été l’alliance avec le cheval, et cette combinaison est restée idéale, au point qu’elle demeure la référence première pour toute locomotion véhiculaire (on continue de voir le cheval dans l’automobile, par exemple, et jusque dans la fusée). Elle est ressentie en termes de fusion corporelle : c’est la centaurisation. Il faudrait plusieurs pages pour développer ce thème à sa dimension véritable. L’un des effets de ce long et étroit cheminement commun est de nous mettre en relation de conjonction et non pas d’opposition avec le cheval : il y a une tauromachie, il n’y a pas d’hippomachie… En bref, il nous accompagne et nous transporte ; nous marchons avec lui et par lui. » (in Jean Gayon (éd.), Buffon 88, Paris, Vrin, 1992, pp. 463-474, ici : p. 467)

Cette analyse ouvre plusieurs pistes interprétatives, relevant de l’histoire économique et de l’histoire des mentalités. Le cheval viendrait en premier du fait de sa place première tant dans la vie de la société française que par ses résonances mentales dans l’imaginaire de cette époque. À suivre cette piste, on s’interroge sur la place particulière dévolue au cheval dans le bestiaire. Plus même, si Buffon commence par le Cheval, et non par le Bœuf, c’est qu’il témoigne des intérêts de sa caste et nous révèle par là le public qu’il vise : les grands seigneurs, et non les laboureurs. Buffon n’hésitera pas à réitérer son allégeance inconditionnelle aux loisirs des princes. Comme Melchior Grimm le lui reprochera dans la Correspondance littéraire du 1er novembre 1756 :

« C’est donc un reproche grave que j’ai à lui faire sur l’éloge pompeux de la chasse qu’il a mis à la tête de l’histoire naturelle du cerf. Je ne veux pas le soupçonner d’avoir voulu faire sa cour aux grands et flatter leur goût dominant au mépris de la vérité et de ses droits sacrés, ce serait une bassesse impardonnable. » (t. III, p. 303)

Ainsi, Buffon donnerait dans le début de la description du cheval une clef qui nous donnerait accès, mieux que tous ses propos explicites, à l’inconscient ou à l’impensé (économique, social, culturel) qui travaille son texte en profondeur.

Un classique du dithyrambe ?

On peut compléter cette approche en précisant que l’éloge du cheval est un classique des éloges, les dithyrambes. Buffon ici ne fait pas œuvre originale : il occupe ici un lieu commun, dont on peut se demander s’il y ajoute une quelconque touche personnelle. La référence sur ce point est un passage du livre de Job dans la Bible (XXXIX, 19-25), où le noble caractère du cheval est ainsi tracé :

« Il frappe du pied la terre, il s'élance avec audace, il court au-devant des hommes armés. Il ne peut être touché de la peur, le tranchant des épées ne l'arrête point. Les flèches sifflent autour de lui, le fer des lances et des dards le frappe de ses éclairs. Il écume, il frémit, et semble vouloir manger la terre ; il est intrépide au bruit des trompettes. Lorsque l'on sonne la charge, il dit : Allons ; il sent de loin l'approche des troupes, il entend la voix des capitaines qui encouragent les soldats, et les cris confus d'une armée. »

Les rapprochements sont très nets, notamment avec l’évocation de la place du cheval dans le feu de la guerre. Dans le Spectacle de la Nature, un populaire best-seller d’histoire naturelle, contemporain de l’Histoire naturelle, l’abbé Pluche donne également une version de l’éloge du cheval. Dans l’Entretien XII (t. I, p. 341, 1737), le Comte accuse le lion de n’être qu’un tyran, à peine capable d’effrayer les autres animaux. Contre la mode et l’usage, le Comte propose d’attribuer « le titre de roi des animaux » au Cheval, plus digne de ce rang. La Comtesse l’interrompt juste après la réf à Job 39.20 :

« Mais mon mari, ceci est un panégyrique. »

La moquerie met un terme à l’éloquence du comte qui laisse de côté toute la partie sur les allures du cheval. (« J’avais encore cent choses à dire sur les courbettes, sur les caracoles, et sur tous les airs du cheval. Mais puisque vous vous êtes moquée de la première partie d’un éloge sans façon et des plus militaires, vous n’aurez point la seconde. » pp. 343-344).

Consignes pour connaître en vérité

Le texte de Buffon semble précisément reprendre là où Pluche s’était arrêté : il donne une description très précise des allures du cheval, qui a été louée par les critiques les plus autorisés (Jacques Roger par exemple), pour sa précision et son haut degré de technicité. Dans la peinture des allures du cheval, Buffon aurait donné la preuve de son brio et une parfaite illustration de son style de description. Comment interpréter cette reprise par Buffon d’un thème commun du bestiaire populaire ? Plus encore : que faire de cette proximité avec un thème dont même l’abbé Pluche se moque tant il est dévoyé ? Quand Pluche commence l’éloge du cheval, c’est pour critiquer les éloges du lion. Cette inspiration est reprise dans une certaine mesure par l’Histoire naturelle : il faut commencer, selon les consignes du De la Manière, par ce qui est familier, par ce qu’on est susceptible de « voir beaucoup et revoir souvent ». Ainsi Buffon commence bien par le cheval car il nous faut d’abord asseoir nos connaissances sur le règne animal. Pour cela, il nous faut tirer profit de ce que la tradition a le plus étudié et qui nous est le plus facile à vérifier : le savoir accumulé par les vétérinaires, les maréchaux-ferrants et les spécialistes de vénerie… Il y a donc bien une inspiration commune à Buffon et Pluche qui consiste en un retour au domestique. Buffon donne (au moins provisoirement) congé à l’exotique. On peut y voir une critique des cultures de la curiosité et des cabinets d’histoire naturelle, et un retour au pratique, à un souci du banal, une préoccupation de l’utile.

La mécanique du cheval

Une autre question se pose : Buffon humanise-t-il le cheval dans ce passage où l’on trouve une peinture des passions animales ? Autrement dit : la peinture qui nous est faite ici du cheval est-elle conciliable avec les déclarations de Buffon en faveur du mécanisme animal ?

Condillac, dans son Traité des Animaux (1755) semble penser que la position de Buffon est véritablement contradictoire : qu’il retire toute sensibilité aux animaux dans ses grands discours inauguraux, mais qu’il leur accorde une grande intelligence dans les monographies consacrées à tel ou tel animal particulier. Qu’en est-il ici ?

Relisons le texte. Si l’on ne retient que la première phrase du texte, la fameuse « plus noble conquête que l’homme ait jamais faite », le texte paraît être une description faite en termes moraux: le cheval est tour à tour « fier et fougueux », « aussi intrépide que son maître » ou « docile autant que courageux ». La bête semble parée de toutes les vertus et on retrouve dans le texte de Buffon tous les caractères de l’éloge classique.

Pourtant, une comparaison insinue le doute, quand Buffon écrit que le cheval est « aussi intrépide que son maître ». Sous l’éloge, Buffon nous dit déjà que c’est la valeur du maître qui fait celle du cheval. Les qualités d’une monture sont à chercher dans celles de l’homme qui la dirige. Qu’est-ce donc, en effet, que la vertu de la bête au combat?

Sous l’apparence d’une description morale, on trouve ici un raisonnement analogue à celui qui a servi par exemple à Réaumur à saper l’idée d’une « intelligence » des abeilles: l’argument qui joue ici est que la bête n’a pas en soi le principe de son mouvement. De même que les abeilles créent des formes trop parfaites pour en être la source, le cheval « renonce à son être pour n’exister que par la volonté d’un autre ». Le maître contient les principes du mouvement de l’animal qui le sert. Buffon prouve ce point en réduisant chaque vertu à des dispositifs techniques: le naturel tant vanté du cheval est fonction d’un dressage. Le cheval a-t-il des mouvements prompts et précis? Cela lui vient du mors et de l’éperon. N’a-t-il pas « un air avantageux et relevé », qui manifeste la noblesse de son caractère? Les brides suffisent à le former. Le cheval enfin n’est-il pas docile? Ce n’est jamais ici qu’affaire de longes, de harnais et de manèges.

De même, qu’en est-il de la longue description des différentes allures du cheval (IR IV, pp. 188-197), considérée comme un moment d’anthologie de la description naturaliste ? Buffon y fait preuve en effet d’un luxe de détails, qui manifeste une excellente maîtrise de son sujet. Cela suffit-il à faire de l’histoire naturelle du Cheval un traité du parfait cavalier ? La question de la marche des animaux est un problème classique d’histoire naturelle, que le De Motu animalium de Giovanni Alfonso Borelli a traité géométriquement et reformulé en celui du mouvement des animaux. En particulier, on trouve la description des allures de cheval dans des traités de physique mécanique (par exemple, dans la partie Physique du Système de philosophie de P.S. Régis. (Nous développons ce point dans Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, Paris, Champion, 2005, « Cheval et marche des animaux », pp. 513-517.)

Ainsi Buffon ne déroge pas ici à ses déclarations générales de mécanisme : il occupe au contraire les lieux de la littérature populaire sur le cheval, pour en transformer profondément le contenu.

 

L’interprétation anatomique de Daubenton

Qu’en est-il alors de la perfection du cheval ? L’anatomiste Daubenton nous aide à comprendre que commencer par l’homme et par le cheval ne recouvre qu’apparemment un ordre de perfections. Dans la Description du Cabinet du roi (IR III), il interprète l’ordre de l’Histoire naturelle en fonction de données anatomiques. Si l’Histoire naturelle commence par l’homme, c’est que c’est l’animal, non le plus noble, mais le plus connu, celui que les anatomistes ont le plus étudié et qui servira de référence. De même, si le second animal décrit est le cheval, ce n’est pas plus en raison de sa noblesse, pourtant proclamée, mais c’est pour une raison anatomique : le cheval se situe, par rapport à l’homme, à l’autre extrémité du spectre des formes naturelles des quadrupèdes.

Comme l’homme, le cheval a été l’objet d’attentions particulières de la part des anatomistes et des auteurs de traités : « De tous les animaux que nous avons à décrire, le cheval est le mieux connu, soit pour les parties extérieures de son corps, soit pour celles de l’intérieur. » (IR IV, 258). Parler de l’animal le mieux connu, c’est rappeler : a/ qu’on dispose sur le cheval d’une bibliographie abondante ; b/ qu’on dispose d’un vocabulaire anatomique abondant et précis pour décrire le corps du cheval. Or, si l’on sait décrire l’homme et le cheval, on saura décrire tous les animaux, car ces deux animaux se situent aux deux extrêmes du spectre des mammifères, la bipédie et la quadrupédie.

 

Conclusions

Comme nous avons essayé de le montrer par une lecture attentive du texte :

1/ quand Buffon commence par le cheval, c’est en raison d’impératifs épistémologiques (commencer par l’animal, le mieux connu, celui sur lequel notre science est la plus certaine et la plus aisément vérifiable) ;

2/ en traitant du cheval, il s’occupe d’un problème classique et populaire. Mais il en donne un traitement conforme à son mécanisme (il établit quels dispositifs techniques permettent de produire tel ou tel effet dans la machine animale).

3/ si le cheval et l’homme se suivent au début de l’Histoire naturelle, ce n’est pas tant en raison de leur proximité culturelle, mentale ou économique, mais (selon le raisonnement de Daubenton) en raison de leur grand écart anatomique. Autrement dit, si le cheval suit l’homme, c’est en raison de leur distance et non de leur proximité (cf. en particulier, IR IV, 259-260).

Sur ce point, nous renvoyons à notre article, « La comparaison des formes. Ordre et méthode dans l’Histoire naturelle de Buffon », Corpus, Revue de Philosophie, n°43 (2003), pp. 355-416, mis en ligne sur ce site (section Études).

Thierry Hoquet

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Directeurs de publication : Pietro Corsi et Thierry Hoquet, hébergement : Centre de Calcul de l'IN2P3-CNRS.