Buffon et l'histoire naturelle : l'édition en ligne 

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Autour d'Ampère, photo : stéphane pouyllau, CNRS

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Le style est l'homme même.

Cette formule célèbre est extraite du discours prononcé par Buffon à l’Académie française, lors de sa séance de réception, le 25 août 1753 (ce texte est connu sous le titre de Discours sur le style). Elle est souvent interprétée comme un éloge de l’originalité des grands écrivains et sert donc à justifier la flamme et la passion. Inversement, elle a aussi été utilisée contre le style même de Buffon dont, depuis Condorcet, on ne cesse de dénoncer la « pompe » ou la « boursouflure ». Buffon aurait donc été obsédé par un art de bien écrire, qui ferait de lui un écrivain pour le public mondain, un vulgarisateur et non un scientifique.

Plusieurs correctifs doivent être apportés à cette vision. Tout d’abord, il est notoire que Buffon ne donne pas ici une théorie de la littérature. Dans une édition scolaire du Discours, Henri Guyot (éd. Hatier, sans date, p. 10) rappelle : « Sous le nom de style, Buffon décrit sa propre manière, c’est-à-dire la forme qui convient aux ouvrages scientifiques, à une histoire naturelle, bien plus qu’à l’art général d’écrire. » Si le style est propre à Buffon, c’est qu’il s’agit de la manière d’écrire la science. Ainsi, l’homme qui aura du style ne se caractérisera pas par la force de son caractère ou les orages de son cœur ; nous ne sommes pas ici dans une perspective romantique mais dans une conception classique de l’écriture.

Comment le savant doit-il écrire ? Remise dans son contexte, la phrase de Buffon oppose les faits qui sont à tout le monde et le style qui n’appartient qu’à l’auteur. Ainsi, le texte met en place une opposition entre la matière et la forme, un extérieur et une intériorité, le commun et le propre : il y aurait une matière commune qu’il appartiendrait à chaque auteur de s’approprier en y apportant sa touche ou sa vision personnelle. Mais encore une fois, lire le texte ainsi conduit à privilégier une « psychologie » et risquer d’introduire un contresens : pour Buffon, le style appartient bien à l’homme, mais cet homme n’est pas un poète. Buffon donne même une critique très sévère et très explicite des littérateurs, condamnant le défaut « des esprits cultivés, mais stériles ». « Ils ont des mots en abondance, point d’idées ; ils travaillent donc sur les mots, et s’imaginent avoir combiné des idées, parce qu’ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage quand ils l’ont corrompu en détournant les acceptions. Ces écrivains n’ont point de style, ou si l’on veut, ils n’en ont que l’ombre : le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles. »

Ainsi, le style véritable est plutôt une œuvre conforme à la nature plutôt que relative à un homme ; il sera conforme au réel, plutôt qu’œuvre de fantaisie. Expliquons cela. On peut d’abord noter que, par style, il s’agit d’abord d’un instrument, la colonne grecque (stylos), le poinçon latin (stylus), dans un double registre donc, architectural et grammatologique. Le style apparaît en relation avec d’autres métaphores techniques : Buffon condamne les « ouvrages faits de pièces de rapport », selon une image empruntée à la marqueterie et à l’art de la mosaïque. Cette conception artisanale de l’écriture a son importance : en écriture comme en ébénisterie, il y a « des mains plus habiles » que d’autres.

Buffon oppose au décousu les concepts d’«assemblage» et de « fil », dérivés des métiers du tissage. Autrement dit, un texte est comme un tissu ; un style ferme correspond à des idées bien enchaînées. Un style diffus, lâche et traînant correspond à des idées qui se succèdent lentement, qui sont jointes simplement à la faveur des mots. On peut donc dire : « Le style n’est que l’ordre et le mouvement que l’on met dans ses pensées ». Il a à voir avec le plan qui est « la base » du style, ce qui « le soutient ». « Sans cela, le meilleur écrivain s’égare, sa plume marche sans guide, et jette à l’aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. » Buffon entre ici dans une polémique avec Montesquieu dont il critique L’Esprit des lois comme un ouvrage décousu : le baron de la Brède (également membre de l’Académie française) est de « ceux qui craignent de perdre des pensées isolées fugitives, et qui écrivent en des différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées ». Son ouvrage pèche, faute d’être « fondu d’un seul jet ».

Cette fusion caractéristique du style se comprend donc dans une perspective classique : il faut écrire comme la nature. « Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement sonsujet. » Le style est donc lié à une connaissance solide : c’est seulement en cela, parce qu’il s’appuie sur une science véritable, donc impossible à renverser, que le style est impérissable. Si « le style ne peut donc ni s' enlever, ni se transporter, ni s' altérer ; s'il est élevé, noble, sublime, l' auteur sera également admiré dans tous les temps », c’est parce qu’il n’est pas lié à des circonstances locales ou historiques ; il ne dit pas l’esprit d’un individu, d’une ville, d’un peuple ou d’une époque. Le style n’est personnel qu’en tant qu’il retrouve les rapports réels de la nature. Enfin, comprendre que le style c’est l’homme, c’est montrer que le style n’admet pas de contradiction intérieure. C’est bien cela, le fait de ne pas se contredire soi-même, qui permet de caractériser le génie, notamment par opposition au simple talent (Buffon s’oppose par exemple à Jean-Jacques Rousseau par exemple).

Nous donnons ici un exemple parmi d’autres de jugements sur cette formule célèbre de Buffon : il faudrait en donner la collection complète.

Alphonse de Candolle, La Phytographie ou l’art de décrire les végétaux considérés sous différents points de vue, Paris, Masson, 1880, p. 239 : « Buffon subordonnait la science à la littérature, tant il était jaloux de la forme, et pompeux dans une description, même de quelque vulgaire animal. Renan ne veut dans le style scientifique aucun sacrifice au désir de plaire. » « Malgré le mot souvent cité de Buffon, je ne vais pas jusqu'à désirer que le style « soit l’homme », car un savant qui parle trop de lui devient ridicule ou même insupportable, mais je ne crains pas que le style montre un peu l’individu. Je demande un milieu entre Buffon et Renan. »

Thierry Hoquet

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Directeurs de publication : Pietro Corsi et Thierry Hoquet, hébergement : Centre de Calcul de l'IN2P3-CNRS.