Réponse à propos de la recension de mon ouvrage Buffon : Histoire naturelle et philosophie (Paris, Champion, 2005)...
Par Thierry Hoquet, Université de Nanterre, Paris X, vendredi 23 février 2007 à 10:22 :: Général :: #12 :: rss
par Thierry Hoquet
Réponse à propos de la recension de mon ouvrage Buffon : Histoire naturelle et philosophie (Paris, Champion, 2005), donnée par Martine Groult dans le dernier numéro de la revue XVIIIe siècle (2006).
Martine Groult salue dans la revue XVIIIe siècle dont elle est l’un des deux rédacteurs en chef, la parution de mon ouvrage Buffon : Histoire naturelle et philosophie (Paris, Champion, 2005) comme un « important moment », dans les études sur l’Histoire naturelle : « Il fallait faire fort pour présenter ce nouvel angle de vue et T. Hoquet l’a remarquablement fait ».
On pourrait s’attendre dès lors à ce que la recension s’attache à éclairer l’originalité de cette thèse et discute les arguments mis en avant pour la soutenir. M. Groult, qui a travaillé avec Jacques Roger, pourrait tenter d’expliquer en quoi je suis « un successeur » dont Roger « pourrait être satisfait », sans pour cela être son « sectateur » : cette distinction proposée par M. Groult est en effet assez juste puisque mon ouvrage n’adopte pas la perspective générale et plutôt biographique qui était celle de J. Roger.
Au lieu de cela, les critiques adressées par Mme Groult portent pour l’essentiel sur le traitement réservé dans mon ouvrage à l’Encyclopédie. Force est d’avouer que l’Encyclopédie, pour monumentale et incontournable qu’elle soit, n’est pas au cœur de mon propos. Je n’y fais référence que de manière tout à fait occasionnelle, le plus souvent afin de marquer le « contexte » intellectuel de Buffon. J’en cite simplement plusieurs articles dans le premier chapitre (sur les différents types de cris ou de clameurs), chapitre loué par Mme Groult comme « très intéressant ». J’utilise également des articles de l’Encyclopédie pour poser la question des classifications.
Ainsi, la somme monumentale dirigée par Diderot et d'Alembert ne doit pas occuper plus de trois pages sur les 810 de mon livre, et jamais pour y être un objet d’étude propre. Je ne traite pas des rapports ou de la convergence entre Buffon et l’Encyclopédie : on peut me le reprocher, mais ce n’est pas mon objet.
Pourquoi alors parler, à propos d’un ouvrage pourtant loué, de « catastrophes dans la recherche scientifique » ou d’« erreurs grossières qui portent à conséquences » ? Il paraît en réalité que M. Groult prend prétexte de mon livre pour batailler contre l’édition électronique de l’Encyclopédie sur le CD-Rom de Redon, que j’ai effectivement le plus souvent. utilisée. Querelle ancienne mais ici l’accusation est purement incantatoire : je voudrais montrer qu’aucune « catastrophe » véritable n’est pointée du doigt en reprenant les différents points qui me sont reprochés.
• J’indique dans mon ouvrage (p. 225-226) qu’il n’y a pas d’entrée « Classification » dans l’Encyclopédie. Ce n’est pas de ma part un « étonnement », mais plutôt une invitation pour le lecteur à mettre de côté la perspective classificatoire, pour essayer de voir de quelle manière le problème se posait à Buffon.
J’invite donc à dépasser la question « classificatoire » par la lecture des articles Cabinet d’histoire naturelle, Histoire naturelle, Méthode ou bien l’article Abstraction des Suppléments. Il s’agit pour moi de partir non de l’objet « classification » mais des différents enjeux spécialisés qui traversent la question : celle des méthodes d’apprentissage, celle du rapport d’un sujet à un prédicat, celle des pratiques d’arrangements des collections naturalistes… Cela me permet d’expliquer par exemple, pourquoi l’anti-linnéisme de Buffon est interprété par Lord Monboddo comme un nominalisme intégral : comme une manière de saper non pas seulement l’entreprise classificatoire du Suédois, mais la possibilité de toute connaissance. Tout cela est clairement indiqué dans les pages incriminées.
• Ensuite, p. 31, réfléchissant sur la place de l’histoire naturelle dans le système des connaissances, je fais référence au « Système figuré des connaissances humaines ». M’appuyant sur l’édition Malherbe, je donne d’Alembert pour auteur de ce texte. M. Groult me le reproche. Je ne veux pas entrer dans ces querelles d’auteur : mon propos en effet n’analyse pas la philosophie de d'Alembert mais seulement la place de l’histoire naturelle dans l’ordre des savoirs. Ici, c’est le texte du Système figuré qui m’intéresse, quel qu’en soit d’ailleurs l’auteur.
• Mme Groult juge ensuite utile de consacrer quelques lignes du court espace qui lui est imparti pour m’adresser un dernier coup de griffe : je n’ai pas marqué la différence qui existe entre Wolf et Kant, dans une allusion rapide (sans doute trop) que je fais page 153. En revanche, aucun commentaire n’est donné de la longue analyse des différents types de rapports entre physique et mathématique qui fait l’objet propre du chapitre VIII, en particulier la section « Mathématiques et physique selon S’Gravesande », où j’analyse dans le détail les perspectives de Musschenbroek, Desaguliers et S’Gravesande, pour en montrer l’importance pour Buffon (p. 299-306). Je suis philosophe, comme le rappelle Mme Groult, mais cela ne signifie pas que je m’en tienne à Kant et Hume. En l’occurrence, mettre en avant S’Gravesande est une manière de dépasser l’illusion rétrospective qui fait de Hume une référence incontournable pour le problème de l’induction. C’est là un résultat qui méritait peut-être d’être signalé. On peut aussi juger un livre par ce qu’il montre plutôt que de rechercher tout ce qu’il ne fait pas.
Utiliser une édition électronique de l’Encyclopédie est peut-être un pis-aller, qui comporte sans doute, outre des avantages, certains biais auxquels il faut prendre garde et que la communauté savante s’est employé à signaler depuis la parution de ces nouveaux instruments (le numéro 31-32 des Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie l’indique assez). Je persiste à penser que ces instruments avant tout maniables sont un important outil de diffusion des savoirs, pour imparfaits qu’ils soient. Le lecteur qui les emploie n’est pas complètement passif ni idiot. Il remarque les défauts et tente de s’en prémunir. Ainsi, on s’aperçoit aisément à la lecture que l’article « Botanique » est incomplet sur l’édition Redon : on ne reste pas alors « étonné » ou « stupide » devant un texte incohérent, on va consulter le texte original dès qu’on le peut.
Ainsi, dénonçant des « erreurs grossières qui portent à conséquences », M. Groult ne pointe pourtant rien de tel dans mon ouvrage. Le lecteur peut donc quitter cette recension soulagé. La gigantomachie mise en place par M. Groult ne visait qu’à conjurer d’anciens démons électroniques et ne porte pas sur l’ouvrage intitulé Buffon : histoire naturelle et philosophie, dont la lecture et le compte rendu restent à faire.
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