Buffon et Cuvier – nouveaux éclairages
Par administrateur administrateur, vendredi 15 septembre 2006 à 17:22 :: Général :: #8 :: rss
À propos de l’ouvrage de Philippe Taquet, Georges Cuvier. Naissance d’un génie, Paris, Odile Jacob, 2006.
Dans l’histoire des sciences de la vie, Cuvier incarnerait une rupture qui marquerait le passage de l’histoire naturelle aux sciences naturelles, de la science des descriptions et des rapports comparés de Buffon à une véritable anatomie comparée. Surtout, les disciples de Cuvier feraient de la science une langue difficile et spécialisée, alors que les successeurs de Buffon défendraient une science populaire, accessible au grand nombre des amateurs. Buffon meurt à Paris le 16 avril 1788 et on cite souvent comme emblématique de cette rupture la lettre que Cuvier écrit pendant à l’été 1788 à son correspondant et ami Pfaff : « Les naturalistes ont enfin perdu leur chef ; cette fois, le comte de Buffon est mort est enterré. » Dans cette lettre, le mot « enfin » semble marquer un soulagement et la volonté de tourner une page. La très riche biographie que Philippe Taquet consacre à Cuvier permet d’affiner notre compréhension du rôle de Buffon dans la formation des naturalistes du dernier quart du XVIIIe siècle, et de Cuvier en particulier.
D’un point de vue purement extérieur d’abord, bien loin d’être l’odieux aristocrate à la plume boursouflée et au style ampoulé, dont la Révolution décapitera le fils et étouffera la lignée, Buffon peut servir de « type social » permettant de penser l’ascension de la famille Cuvier à Montbéliard, comparable à celle de la famille Buffon en Bourgogne. On y retrouve des processus « typiques de ce qui se passait dans la France de l’Ancien Régime (endémisme des familles et promotion au cours du temps) » qui permettent à une famille, enracinée dans un terroir et dans un réseau d’unions endogames, de s’élever du bas de l’échelle sociale, en deux cents ans, à travers six générations, jusqu'au rang de bourgeoisie locale.
Toutefois, dans le destin de Buffon comme dans celui de Cuvier, on retrouve une même anomalie : comment un fils de notable devient-il un naturaliste ? Cuvier, « baigné dans un milieu de notaires, de receveurs et de pasteurs », ne sera « ni notaire, ni receveur, ni pasteur et son père, militaire de carrière et quelque peu frivole, ne représentera pas pour lui un exemple à suivre. » (Taquet, p. 33). C’est ici que les précieux documents rassemblés par Taquet nous font comprendre le rôle joué par l’Histoire naturelle dans la formation des goûts naturalistes.
C’est en vacances chez son cousin germain Pierre-Nicolas Cuvier, pasteur à Brévilliers, que Georges Cuvier, encore enfant, aurait découvert l’ouvrage de Buffon. Selon le témoignage de ce cousin, Cuvier en emprunta plusieurs volumes et commença à en recopier les figures au crayons « afin de s’exercer dans le dessin » : « Bientôt, il voulut colorier ces copies. Pour cet effet, il fallait lire les descriptions. C’est ce qu’il fit et il paraît que c’est l’attrait qu’il trouva dans cette lecture, qui le rendit peu à peu amateur passionné de l’auteur de l’Histoire naturelle. »
Cuvier confirme ce témoignage : « Le goût de l’histoire naturelle me vint chez un de mes parents, ministre à la campagne qui avait une jolie bibliothèque et qui possédait entre autres un exemplaire complet de Buffon. Tout mon plaisir d’enfant était d’en copier les figures et de les enluminer d’après les descriptions. J’ose dire que cet exercice m’avait rendu les quadrupèdes et les oiseaux tellement familiers, que peu de naturalistes en ont des idées aussi nettes que je les avais dès l’âge de douze à treize ans. » (Autobiographie, citée par Taquet, p. 53-54).
De même, lorsque, précepteur en Normandie, Cuvier se consacrera à l’ornithologie, il utilisera les travaux de Brisson et de Buffon. Cuvier admire le travail de Buffon mais le remet en perspective avec ses sources : « Buffon parle assez légèrement de Brisson dans plusieurs endroits de ses écrits ; il le traite de nomenclateur. Cependant, il est certain que son histoire des oiseaux est fondée sur celle de Brisson, à la vérité, comme on fonde des palais magnifiques sur des fondations qui ne sont pas sorties de terre ; mais enfin, c’est toujours dans Brisson que Buffon prend ses espèces, qu’il prend presque toutes ses synonymies ; et même ses planches enluminées qui sont une partie essentielle de son histoire naturelle des oiseaux, ont été dessinées et gravées par le même artiste, d’après les mêmes originaux par Martinet… » (cité p. 194).
Ainsi, ces témoignages biographiques nous indiquent la place décisive que Buffon, du fait du rayonnement de ses textes publiés, joua dans la formation de Cuvier. On a par là un indice concret de l’écho que trouva l’Histoire naturelle dans le public et dans la formation des goûts et des savoirs naturalistes. Cela complète donc de manière très vivante ce que Daniel Mornet avait montré d’une manière purement statistique : indiquant la popularité de l’ouvrage et avec quelle fréquence on le trouvait dans les bibliothèques privées (cf. Daniel Mornet, « Les enseignements des bibliothèques privées (1750-1780) », Revue d'Histoire Littéraire de la France, 17 (1910), pp. 449-496.)
Enfin, Cuvier oppose Buffon et Linné comme deux styles de naturalistes, également importants et utiles au progrès de la science : « Linnaeus et Buffon semblent en effet avoir possédé, chacun dans son genre, des qualités telles qu’il était impossible que le même homme les réunît, et dont l’ensemble était cependant nécessaire pour donner à l’étude de la nature une impulsion aussi rapide. Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire ; tous deux infatigables dans le travail ; tous deux d’une sensibilité vive, d’une imagination forte, d’un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière armés de ressources d’une érudition profonde : mais chacun s’y traça une route différente, suivant la direction particulière de son génie. Linnaeus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres ; Buffon en embrassait d’un coup d’œil les rapports les plus éloignés. Linnaeus, exact et précis, se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur rigueur ; Buffon, abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l’étendue de ses conceptions. » (cité p. 195).
Dans l’histoire des sciences de la vie, Cuvier incarnerait une rupture qui marquerait le passage de l’histoire naturelle aux sciences naturelles, de la science des descriptions et des rapports comparés de Buffon à une véritable anatomie comparée. Surtout, les disciples de Cuvier feraient de la science une langue difficile et spécialisée, alors que les successeurs de Buffon défendraient une science populaire, accessible au grand nombre des amateurs. Buffon meurt à Paris le 16 avril 1788 et on cite souvent comme emblématique de cette rupture la lettre que Cuvier écrit pendant à l’été 1788 à son correspondant et ami Pfaff : « Les naturalistes ont enfin perdu leur chef ; cette fois, le comte de Buffon est mort est enterré. » Dans cette lettre, le mot « enfin » semble marquer un soulagement et la volonté de tourner une page. La très riche biographie que Philippe Taquet consacre à Cuvier permet d’affiner notre compréhension du rôle de Buffon dans la formation des naturalistes du dernier quart du XVIIIe siècle, et de Cuvier en particulier.
D’un point de vue purement extérieur d’abord, bien loin d’être l’odieux aristocrate à la plume boursouflée et au style ampoulé, dont la Révolution décapitera le fils et étouffera la lignée, Buffon peut servir de « type social » permettant de penser l’ascension de la famille Cuvier à Montbéliard, comparable à celle de la famille Buffon en Bourgogne. On y retrouve des processus « typiques de ce qui se passait dans la France de l’Ancien Régime (endémisme des familles et promotion au cours du temps) » qui permettent à une famille, enracinée dans un terroir et dans un réseau d’unions endogames, de s’élever du bas de l’échelle sociale, en deux cents ans, à travers six générations, jusqu'au rang de bourgeoisie locale.
Toutefois, dans le destin de Buffon comme dans celui de Cuvier, on retrouve une même anomalie : comment un fils de notable devient-il un naturaliste ? Cuvier, « baigné dans un milieu de notaires, de receveurs et de pasteurs », ne sera « ni notaire, ni receveur, ni pasteur et son père, militaire de carrière et quelque peu frivole, ne représentera pas pour lui un exemple à suivre. » (Taquet, p. 33). C’est ici que les précieux documents rassemblés par Taquet nous font comprendre le rôle joué par l’Histoire naturelle dans la formation des goûts naturalistes.
C’est en vacances chez son cousin germain Pierre-Nicolas Cuvier, pasteur à Brévilliers, que Georges Cuvier, encore enfant, aurait découvert l’ouvrage de Buffon. Selon le témoignage de ce cousin, Cuvier en emprunta plusieurs volumes et commença à en recopier les figures au crayons « afin de s’exercer dans le dessin » : « Bientôt, il voulut colorier ces copies. Pour cet effet, il fallait lire les descriptions. C’est ce qu’il fit et il paraît que c’est l’attrait qu’il trouva dans cette lecture, qui le rendit peu à peu amateur passionné de l’auteur de l’Histoire naturelle. »
Cuvier confirme ce témoignage : « Le goût de l’histoire naturelle me vint chez un de mes parents, ministre à la campagne qui avait une jolie bibliothèque et qui possédait entre autres un exemplaire complet de Buffon. Tout mon plaisir d’enfant était d’en copier les figures et de les enluminer d’après les descriptions. J’ose dire que cet exercice m’avait rendu les quadrupèdes et les oiseaux tellement familiers, que peu de naturalistes en ont des idées aussi nettes que je les avais dès l’âge de douze à treize ans. » (Autobiographie, citée par Taquet, p. 53-54).
De même, lorsque, précepteur en Normandie, Cuvier se consacrera à l’ornithologie, il utilisera les travaux de Brisson et de Buffon. Cuvier admire le travail de Buffon mais le remet en perspective avec ses sources : « Buffon parle assez légèrement de Brisson dans plusieurs endroits de ses écrits ; il le traite de nomenclateur. Cependant, il est certain que son histoire des oiseaux est fondée sur celle de Brisson, à la vérité, comme on fonde des palais magnifiques sur des fondations qui ne sont pas sorties de terre ; mais enfin, c’est toujours dans Brisson que Buffon prend ses espèces, qu’il prend presque toutes ses synonymies ; et même ses planches enluminées qui sont une partie essentielle de son histoire naturelle des oiseaux, ont été dessinées et gravées par le même artiste, d’après les mêmes originaux par Martinet… » (cité p. 194).
Ainsi, ces témoignages biographiques nous indiquent la place décisive que Buffon, du fait du rayonnement de ses textes publiés, joua dans la formation de Cuvier. On a par là un indice concret de l’écho que trouva l’Histoire naturelle dans le public et dans la formation des goûts et des savoirs naturalistes. Cela complète donc de manière très vivante ce que Daniel Mornet avait montré d’une manière purement statistique : indiquant la popularité de l’ouvrage et avec quelle fréquence on le trouvait dans les bibliothèques privées (cf. Daniel Mornet, « Les enseignements des bibliothèques privées (1750-1780) », Revue d'Histoire Littéraire de la France, 17 (1910), pp. 449-496.)
Enfin, Cuvier oppose Buffon et Linné comme deux styles de naturalistes, également importants et utiles au progrès de la science : « Linnaeus et Buffon semblent en effet avoir possédé, chacun dans son genre, des qualités telles qu’il était impossible que le même homme les réunît, et dont l’ensemble était cependant nécessaire pour donner à l’étude de la nature une impulsion aussi rapide. Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire ; tous deux infatigables dans le travail ; tous deux d’une sensibilité vive, d’une imagination forte, d’un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière armés de ressources d’une érudition profonde : mais chacun s’y traça une route différente, suivant la direction particulière de son génie. Linnaeus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres ; Buffon en embrassait d’un coup d’œil les rapports les plus éloignés. Linnaeus, exact et précis, se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur rigueur ; Buffon, abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l’étendue de ses conceptions. » (cité p. 195).
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